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«Mononcle Richard» et ses feux rouges

Parmi les choses qui ne changeront probablement jamais, on retrouve la traditionelle chronique creuse sur les cyclistes et le code de la route. Cette année, c'est «Mononcle Richard» que nous retrouvons sur un quelconque plateau de Quebecor. On notera que je me permets de le désigner ainsi puisque c'est littéralement le titre de la chronique et qu'il se qualifie lui-même de mononcle. Je suis dubitatif quant à ce choix de qualificatif qui m'apparaît plutôt déservir sa position affichée de "gros bon sens", mais après tout, qui suis-je pour juger du choix d'un nom, moi qui m'octroie le titre de zoïle à pédales...

Dans tous les cas, cette chronique m'a fait penser à quelque chose : depuis un an, j'ai maintenant une caméra fixée au guidon de mon vélo. À l'origine, je l'ai achetée pour documenter les quelques interactions houleuses avec d'autres usagers de la route, mais j'ai réalisé que les séquences vidéos qu'elle acquiert pourraient m'être utiles à autre chose. Si je les observais en ne me concentrant sur les feux rouges et leur respect par les automobilistes, qu'est-ce que j'obtiendrais? La réponse dans ce billet.

Contenu de la chronique

Je n'ai pas pris le temps de transcrire l'intégralité de la chronique. D'abord parce qu'elle est très courte (à peine 2 minutes), mais surtout parce que le faire empêcherait mes lecteurs de profiter de la voix doucereuse et condescendante du chroniqueur, qui s'adresse manifestement à des enfants de 5 ans. Je me permets quand même de produire ici quelques éléments importants de la chronique:

Alors là, vous vous dites, moi, je suis cycliste, je ne pollue pas, je fais de l'exercice, je suis un modèle à suivre, je suis cool, [...]

Avec une pareille entrée en la matière, cette phrase ne peut que bien se terminer, n'est-ce pas?

ça ne vous met pas au-dessus des lois, ok? Parce qu'il existe au Québec quelque chose qui s'appelle le Code de la route.

J'aimerais sincèrement qu'on me trouve un seul cycliste qui dit ne pas respecter le code de la route "parce qu'il ne pollue pas et est un modèle à suivre". Bien sûr que des cargaisons de cyclistes ne respectent pas la dite loi, mais pourquoi semble-t-il impossible à ces chroniqueurs de seulement considérer qu'il puisse y avoir d'autres raisons qu'un soi-disant sentiment de supériorité? Du genre, parce que suivre le code de la route est parfois dangereux pour un cycliste?

j'ai fait ce que tous les cyclistes devraient faire, je suis allé voir sur le site Internet du Code de la route qui touche les cyclistes.

Ah oui, le blog personnel du code de la route, un sacré numéro celui-là.

Regardez ben ça : vous devez rouler dans le sens de la circulation,

Sauf lorsque la ville a décidé que la bande cyclable serait bi-directionnelle, malgré les dangers qui y sont rattachés.

respecter les sens uniques

Sauf quand la signalisation a été installée incorrectement et qu'en fait il ne faut pas les respecter.

vous devez arrêter aux stops

Même quand les stops en question n'ont absolument aucune logique ou transforment un itinéraire efficace en un marathon d'arrêts inutiles.

vous devez arrêter aux feux rouges

Sauf si un feu spécial pour cycliste est en place et est vert, ou si le feu piétonnier est en fonction et qu'un panneau vous forçant à passer avec les piétons est présent et que vous êtes sur le bon coin de rue.

vous ne pouvez pas rouler sur les trottoirs

Par contre, si vous roulez dans la rue et que vous vous faites tuer, le même chroniqueur dira cette fois de vous que vous avez "manqué de prudence" et que vous êtes "impatients" (alors que vous avez tout à fait respecté ledit Code de la route).

La chronique se poursuit avec ce navrant mononcle narrant comment, "encore hier" (c'est fou ce qui arrive "hier" tout de même), seuls ses réflexes d'acier lui ont permis d'éviter une collision avec un cycliste qui se disait "je suis un cycliste, je n'ai pas à suivre les règles".

Respecter le code de la route, et ensuite?

Commençons par l'évidence : des comportements dangereux sur la route, peu importe qu'ils soient le fait d'automobilistes ou de cyclistes, ne devraient pas être tolérés. Toutefois, il y a une distinction à apporter entre un comportement illégal et un comportement dangereux. Je l'ai démontré dès les débuts de ce blog : si la très grande majorité des cyclistes ne respectent pas à 100% le Code de la route, la très grande majorité des automobilistes non plus! Toutefois, ces transgressions des automobilistes sont "acceptées" : il est admis que rouler 10 km/h au-dessus de la vitesse maximale légalement permise est normal et acceptable. Il est considéré correct d'accélérer sur un feu jaune, même si la loi dit explicitement le contraire. Ralentir à 15 km/h à un stop désert est généralement vu comme une conduite parfaitement normale et sécuritaire. Et ainsi de suite.

Je le répète donc : considérant ce climat de transgression perpétuelle de part et d'autre, parler du "respect du code de la route" en se concentrant uniquement sur les incartades des cyclistes manque cruellement de cohérence. Il faut dénoncer les comportements dangereux, mais admettre que la loi n'est (malheureusement) plus une valeur de référence sur la route. Je ne suis pas anarchiste pour autant et ne soutiens pas ici qu'il faille passer outre toutes les dispositions du Code de la route : ce dernier a une énorme valeur en ce sens qu'il définit clairement la priorité dans toutes les situations. Si vous prenez la priorité d'un autre usager, ou que vous agissez d'une telle manière à ne pas pouvoir vous assurer de ne pas faire une telle chose, alors vous devriez être mis à l'amende, et ce quel que soit le moyen de transport que vous utilisez. J'ai ajouté la seconde portion de la phrase pour souligner qu'il ne suffit pas qu'il n'y ait pas eu d'accident pour vous exonérer : un cycliste qui passe à toute vitesse sur un feu rouge devrait être pénalisé même s'il s'avère que dans ce cas précis, il n'a coupé aucun autre usager de la route. Un automobiliste qui passe à 20 km/h sur un arrêt obligatoire sans visibilité devrait recevoir une amende, puisqu'il ne pouvait clairement pas garantir ne couper personne en effectuant cette manoeuvre. Toutefois, tout comme je ne crierai pas scandale à la vue d'un automobiliste passant un stop qu'il sait désert à 15 km/h, je ne suis pas du tout scandalisé par un cycliste passant sur la rouge après s'être assuré de ne couper personne. Je ne le fais pas personnellement, mais je considère que dénoncer l'un tout en tolérant l'autre n'a pas beaucoup de sens.

Oui, mais les cyclistes sont plus dangereux quand même

C'est une réponse que j'entends souvent lorsque je présente l'argument précédent. Les infractions des cyclistes seraient ainsi plus propices à générer des accidents. À cela, je répondrais d'abord que les statistiques de la SAAQ et des services de police vous donnent tort, mais après tout, que sont les statistiques face aux feelings d'un bon père de famille, contribuable à ses heures et dont le foyer possède 3 automobiles "parce qu'il n'a pas le choix", qui soutient que les cyclistes sont bien pires que les automobiles.

En repassant sur les vidéos captées au fil de mes trajets l'année dernière, je me suis intéressé à un élément en particulier : les feux rouges. Oui, je sais, c'est "normal" d'accélérer au feu jaune, quoiqu'en dise la loi. Je me suis donc attaché aux cas les plus patents de passages sur la rouge, c'est-à-dire après que le feu soit passé au vert dans l'autre sens (ou que le feu piétonnier soit déclenché). Pourquoi? Parce que ces actes ne sont plus seulement illégaux, ils sont aussi dangereux. Un piéton aurait pu commencer à traverser la rue, une automobile à passer sur sa verte, pour se faire faucher par une autre automobile passant à haute vitesse sur un feu rouge. Voici un exemple :

J'ai porté une attention particulière à commencer l'extrait avant le déclenchement du feu jaune, pour montrer à quel point le conducteur du pick-up a amplement le temps de parvenir à l'arrêt. Observez d'ailleurs l'automobile grise située dans la voie de droite. Donne-t-elle l'impression d'effectuer un arrêt d'urgence, ou même un ralentissement brusque? Pas du tout, alors qu'elle est plus près du croisement lorsque le feu jaune est déclenché... Au final, le pick-up commence à traverser l'intersection à haute vitesse alors que le feu piétonnier a déjà écoulé plus d'une seconde!

Ce genre de comportement est, comme je l'ai expliqué, clairement dangereux. Non, ici on ne parle plus de simplement déroger à la lettre de la loi, mais bien de sciemment ignorer un feu rouge. Et pour ceux qui diraient qu'il s'agit d'un geste isolé, j'en ai carrément fait une compilation :

Je rappelle qu'à aucun moment je n'ai filmé en ayant pour objectif d'illustrer le passage aux feux rouges par les automobilistes. Ce sont simplement des situations tirées de mes trajets de tous les jours. Je ne me suis pas placé à des endroits connus comme problématiques, je n'ai pas choisi d'angle de caméra qui serait plus favorable à mon propos : je ne fais que rouler vers ma destination et ces situations se produisent. Dans tous les cas illustrés dans la vidéo, la vitesse maximale permise est de 50 km/h, les trois secondes (et plus) du feu jaune devraient donc être plus que suffisantes pour permettre à n'importe quelle automobile de s'arrêter en toute sécurité. Pourtant, ce n'est souvent pas le cas. Quid?

Conclusion

Je me garderai bien de conclure en laissant l'impression que je considère que les automobilistes sont les seuls fautifs sur la route. Au contraire, il y a une conscientisation à faire chez les cyclistes, mais comme j'en ai déjà discuté, il y a de bonnes et de mauvaises manières de le faire. Parmi les mauvaises, on retrouve les argumentaires de ceux qui se découvrent soudainement une passion sans bornes pour le respect strict des lois -- mais seulement lorsque ça concerne les autres. Dans le contexte actuel, requérir le respect mur-à-mur du Code de la route n'a tout simplement aucun sens et ne révèle que les oeillères de la personne qui tient le propos. Ce n'est pas que les lois régissant les déplacements sur les voies publiques soient intrinsèquement mauvaises et à mettre aux rebuts, mais force est d'admettre qu'il y a une nette différence entre la situation sur papier et ce que vivent les cyclistes au jour le jour. Notez que le même argument s'applique aux incartades non-dangereuses des automobilistes. En tant qu'automobiliste, je sais qu'il m'est interdit de dépasser la ligne d'arrêt et de passer sur la jaune pour tourner à gauche, mais je sais également que si je ne le fais pas, en pratique, je ne passerai parfois tout simplement jamais, bloquant tout le trafic derrière moi par la même occasion. Donc je le fais, de manière prudente et en m'assurant de ne mettre personne en danger, même si cela va à l'encontre de la loi. Admettre que les cyclistes peuvent faire la même chose serait déjà un premier pas.

Deuxièmement, il faut cesser de se fermer les yeux face aux comportements dangereux des automobilistes. Si la communauté cycliste a du chemin à faire pour dénoncer les comportements dangereux de ses propres membres, il faut cesser cette fausse comparaison entre anges et démons. Certains automobilistes doivent aussi changer leurs comportements.

Au final, si on cessait de voir cela comme une guerre, comme une confrontation entre automobilistes qui partagent la route et cyclistes qui se croient cool (dixit Mononcle Richard)? Si on acceptait que la cohabitation des différents modes de transport est un défi qui ne peut être résolu qu'avec la collaboration de tous?

Sur ce commentaire digne de Miss France (j'attends imminemment ma nomination au Nobel de la paix), je retourne à mon vélo, histoire de retrouver ce sentiment de supériorité que l'on ressent lorsqu'on est un modèle à suivre, cool qui plus est.

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