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L'illusion de la sécurité

La plupart des gens sont portés à croire qu'un cycliste suivant à la lettre le Code de la sécurité routière (CSR) est forcément en sécurité – et que, par effet de bord, un cycliste en danger est forcément quelqu'un contrevenant à un article de ce même code. Bien que j'aimerais (sincèrement) donner raison à ces personnes, ce n'est malheureusement pas le cas en pratique. Il y a des dizaines d'exemples plus ou moins parlants à cet effet. Ce billet expose cinq des situations les plus éloquentes.

Les feux automatiques

Le CSR est très clair en ce qui concerne les feux de circulation. L'article 359 stipule que :

À moins d'une signalisation contraire, face à un feu rouge, le conducteur d'un véhicule routier ou d'une bicyclette doit immobiliser son véhicule avant le passage pour piétons ou la ligne d'arrêt ou, s'il n'y en a pas, avant la ligne latérale de la chaussée qu'il s'apprête à croiser. Il ne peut poursuivre sa route que lorsqu'un signal lui permettant d'avancer apparait.

Jusque là, rien de très neuf. Que l'on soit automobiliste ou cycliste, il faut attendre le feu vert pour traverser l'intersection. La plupart du temps, l'application de cet article ne pose donc pas de problème fondamental. Une particularité technologique vient toutefois remettre en question la possibilité pour un cycliste d'appliquer cet article : les feux à déclenchement automatique. Tout le monde en a forcément déjà entendu parler, que ce soit sous ce nom ou sous l’appellation de “feux actionnés par boucles de détection”. feu_declenche.jpg Un exemple de panneau indiquant ce genre de feux de circulation. marque_sol_bouclearret.png Les marques au sol indiquant la présence de détecteurs.

Ces détecteurs permettent le changement d'état du feu de circulation seulement lorsqu'une automobile approche. Ils sont pratiques lorsque par exemple une rue peu passante croise un boulevard urbain : leur utilisation permet de conserver le feu vert sur le boulevard 100% du temps, hormis lorsqu'un automobiliste arrive de la rue peu passante, au lieu de faire alterner inutilement les feux périodiquement.

Tout cela est bien beau, mais qu'est-ce que les cyclistes viennent faire dans cette histoire? Qu'est-ce que ce dispositif peut bien leur faire? En bref, il les empêche tout simplement de passer. Le détecteur n'étant généralement pas assez sensible pour détecter la présence d'un vélo, le cycliste se retrouve donc devant les choix suivants :

  1. Passer tout de même sur le feu rouge, après s'être assuré qu'il pouvait le faire sans danger. Nul besoin de spécifier que c'est un acte illégal selon le CSR.
  2. Dans l'éventualité où un feu piétonnier est présent, l'utiliser (en se dandinant pour d'abord atteindre le bouton de commande, puis en traversant la rue). Ce n'est pas légal, à moins que le cycliste ne descende de son vélo et traverse l'intersection à pied. Je rappelle par ailleurs que cette option ne vaut que dans le cas où un feu piétonnier est effectivement présent.
  3. Attendre, immobile tel un nain de jardin, l'arrivée salvatrice d'un automobiliste qui déclenchera en une demie seconde le changement de feu. Cette façon de faire est tout à fait légale, mais néanmoins quelque peu stupide puisque, par définition, le cycliste peut tout aussi bien attendre une heure l'arrivée de ce providentiel automobiliste.

Si on récapitule, le cycliste n'a aucune manière de passer cette intersection de façon légale, hormis par une attente d'une durée indéterminée. Plusieurs états américains prévoient dans leur code de la route la possibilité pour un cycliste de passer un feu rouge sous certaines conditions, l'une d'entre elles étant justement la présence de ces “boucles de détection d'arrêt”. Au Québec, il semble que ce problème n'ait jamais été pris en compte dans le CSR...

Le camouflage des feux de circulation automatiques

À ce stade, on peut me rétorquer que ce genre de feux de circulation n'est pas fréquent et que, de toute manière, les cyclistes n'ont qu'à voir ces panneaux d'avance et éviter ces croisements. À cela, je réponds respectivement faux et insensé. D'abord, ce genre de feux étant très fréquent en banlieue et dans les croisements entre les rues à faible circulation et les artères principales, éviter ces croisements est parfois tout simplement impossible. Mais surtout, il faut compter avec la fourberie des aménagements actuels. Observez le croisement suivant (Chemin St-Louis / Avenue de Liège, à Sainte-Foy) :

AvDeLiege.jpg

À première vue, ça semble être une intersection tout ce qu'il y a de plus normale. Il y a par ailleurs des bandes cyclables sur le Chemin St-Louis, ce qui indique la présence potentielle de cyclistes voulant y accéder à partir de l'avenue de Liège. Le virage à droite est interdit en tout temps (y compris aux cyclistes). Jusque là, tout va bien. Maintenant, que se passe-t-il lorsqu'un zoïle cycliste se retrouve à ce croisement, à 21h un samedi soir d'été? Eh bien ceci :

En fait, je ne vous conseille pas de perdre votre temps à regarder la vidéo, puisque strictement rien d'intéressant ne s'y produit. Elle montre seulement le point de vue d'un cycliste, arrêté à un feu rouge, derrière la ligne d'arrêt comme le stipule l'article 359, qui attend, attend et attend encore. Un dysfonctionnement du système gérant le feu de circulation? Point du tout : dès qu'une automobile s'approche de la ligne d'arrêt, après 10 minutes d'attente pour le cycliste, le feu vire quasi instantanément au vert... Dans ce cas-ci, j'ai attendu dix minutes, mais ç'aurait aussi bien pu être vingt, trente ou soixante, puisque le déclenchement du feu n'est pas fonction d'un quelconque délai, mais bien de la présence d'une automobile. Les cyclistes? Bof, quelqu'un s'en préoccupe vraiment?

Je rappelle par ailleurs qu'absolument rien (outre le délai d'attente démesuré) n'indique la présence de tels détecteurs à cette intersection. Par conséquent, on ne remarque bien évidemment pas ce genre de problèmes en automobile : le feu devient vert presque aussitôt! Finalement, je me dois de noter que les cyclistes n'ont également pas le droit de tourner à droite au feu rouge à ce croisement et doivent donc potentiellement attendre un temps indéterminé pour tourner à droite dans une piste déserte située littéralement à 1 mètre d'eux. Et si vous croyez que cette intersection est la seule du genre, détrompez-vous : il suffit de remonter l'Avenue de Liège et, 300 mètres plus loin, on a exactement la même situation, cette fois au croisement du boulevard Nelson...

Je m'adresse ici à tous les détracteurs des cyclistes, mais particulièrement aux thuriféraires du Code de la Route, ceux selon qui toute incartade mineure mérite au minimum la dégradation nationale et les désagréments qui s'en suivent : considérez-vous sérieusement que de demander aux cyclistes d'attendre indéfiniment à un feu rouge sous prétexte que c'est écrit ainsi dans la loi est une position un tant soit peu tenable? Regardez-vous réellement cette vidéo en vous disant bah oui, je ne vois rien d'anormal ici, le cycliste n'a qu'à attendre toute la nuit s'il le faut? Poser la question, c'est y répondre... La prochaine fois que vous entendrez un cycliste se plaindre du fait que le Code de la Route ne soit pas toujours adapté à lui et aux autres cyclistes, repensez donc à cet exemple avant de le vouer aux gémonies et de sortir votre habituel baratin à propos des lois qu'il faut respecter sous peine de revenir au Moyen-Âge...

Les voies réservées

Les voies réservées sont bien utiles pour améliorer la fluidité du système d'autobus et de taxis. Ces voies sont généralement situées à l'extrême droite de la chaussée, pour permettre l'embarquement et le débarquement de passagers. Voyons les conséquences que cette situation a sur les cyclistes. Observons la situation suivante (boulevard René-Lévesque à Québec) : IMG_20140818_153141.jpg

Selon le CSR, où un cycliste doit-il circuler, sachant les voies réservées en fonction? En fait, ce n'est pas clair. Le CSR (article 489) indique seulement que :

Le conducteur d'une bicyclette doit circuler à l'extrême droite de la chaussée et dans le même sens que la circulation, sauf s'il s'apprête à effectuer un virage à gauche, s'il est autorisé à circuler à contresens ou en cas de nécessité.

Le choix de permettre ou non aux cyclistes cyclistes de circuler dans les voies réservées aux autobus est délégué aux municipalités. Dans le cas de la ville de Québec, la circulation des bicyclettes est généralement permise dans les voies réservées. Par exemple, le Réglement de l'agglomération sur la circulation et le stationnement (pour l'ancienne ville de Québec) stipule à l'article 62 que :

Malgré toute disposition de ce règlement qui réserve une voie de circulation à l’usage exclusif des autobus urbains, le conducteur d’un véhicule mentionné ci-dessous peut circuler ou s’immobiliser sur cette voie dans la mesure où cette manoeuvre peut être faite sans danger, pour les fins et aux conditions suivantes :
...
3°le conducteur d’un véhicule routier de toute entreprise ou de tout organisme de transport adapté pour personnes handicapées, d’un taxi ou d’une bicyclette;

Cette exception est reprise dans la plupart des règlements d'arrondissement. Dans le cas présenté plus haut, un cycliste a donc le droit de rouler à droite de la voie réservée.

Génial, me dira-t-on. Malheureusement, cette règle a une diffusion plus que confidentielle, au point où même le service de police (SPVQ) l'ignore[1]! On peut lire entre autres une déclaration de leur porte-parole :

Si on voyait une personne (à vélo, sur la voie réservée), oui, on serait légitime de lui donner une contravention. Les voies réservées à Québec sont vraiment réservées. Même sur les panneaux, c'est indiqué bus et taxis exclusivement. Ça exclut piétons et cyclistes.

Avec une communication aussi anecdotique, comment peut-on croire que cette possibilité sera connue du public? Par ailleurs, cette situation ne prévaut pas forcément dans toutes les villes québécoises. Par exemple, rouler dans les voies réservées aux autobus semble interdit à Montréal[2].

Attardons-nous maintenant à ce que doit faire un cycliste dans le cas où il ne peut pas (ou peut, mais se fait dire qu'il ne peut pas par un policier) rouler dans la voie réservée. Selon le CSR, il doit alors rouler à l'extrême droite de la première voie qui lui est accessible. Vous lisez bien, le cycliste doit rouler à droite de la voie de gauche, soit grosso modo entre les deux voies, avec des automobiles à 60 km/h à sa gauche et des autobus à la même vitesse à sa droite. Côté sécurité, on repassera... C'est d'autant plus dingue que la légalité d'un tel positionnement est questionnable. En effet, selon l'article 478 du CSR :

Nul ne peut conduire une motocyclette, un cyclomoteur ou une bicyclette entre deux rangées de véhicules circulant sur des voies contigües.

Le virage à gauche

Changer de direction est généralement un aspect fondamental de la plupart des déplacements (je m'avance peut-être un peu trop ici, que le lecteur se sente tout à fait libre de me faire parvenir une réfutation détaillée de cette affirmation péremptoire le cas échéant). Pourtant, à vélo, un simple virage peut se transformer en un parcours du combattant.

Le cas du virage à droite est assez simple. Les cyclistes circulant déjà à droite de la route, le principal obstacle réside principalement dans le mauvais entretien des zones situées en bordure de la chaussée. Rien d'insurmontable. Le virage à gauche est une tout autre histoire. Si on reprend l'article 489 du CSR, on voit bien qu'un cycliste peut tout à fait passer de l'extrême droite de la chaussée à la gauche de celle-ci dans le cas d'un virage à gauche :

Le conducteur d'une bicyclette doit circuler à l'extrême droite de la chaussée ..., sauf s'il s'apprête à effectuer un virage à gauche ....

Dans les faits, virer de cette façon constitue à peu de choses près un suicide. Que l'on soit clair ici, je ne parle pas de couper une file de véhicules, mais bien de changer de voie. Si une automobile est située 600 mètres derrière le cycliste, changer de voie ne constitue pas une infraction et ce même si l'automobile doit au final ralentir ou s'arrêter (par exemple parce que le cycliste est immobilisé dans la voie de gauche en attendant de tourner). En fait, pas plus ou pas moins que ce que l'on accorde aux automobiles. Il ne devrait, selon le CSR du moins, y avoir aucune différence entre un cycliste bien visible immobilisé dans la voie de gauche en signalant son intention de tourner à gauche (voir illustration plus bas) et un automobiliste faisant de même. En pratique, s'immobiliser dans la voie de gauche d'une route ou d'un boulevard entraine pourtant les conséquences suivantes :

  1. Vous vous retrouverez probablement à l'hôpital. En même temps, c'est une bonne occasion de tester si notre système de santé va si mal que ça.
  2. Même si ce n'est pas le cas, vous serez enseveli sous un déluge de klaxons, d'insultes et d'autres désagréments divers, alors que, rappelons-le, vous suivez le code de la route à la lettre.
  3. Vous gagnez le droit de cité en tant que “gens qui risquent vos vies juste pour prouver que vous êtes meilleurs” (parce que oui, suivre la loi c'est vouloir prouver qu'on est les meilleurs...), “fous raides qui se croient égaux aux automobilistes” ou “moustiques qui ne sont pas les égaux de l'humain” (pour ne citer que ceux-là)[3] à la prochaine émission populaire de stations de radio aussi mal informées que déplorables.

virage_gauche_signale.png Si vous voyez un cycliste dans cette position, ce n'est pas parce qu'il imite Jésus à moitié, mais parce qu'il veut tourner à gauche...[4]

En fait, cette façon de tourner à gauche est tellement potentiellement dangereuse que bien que la SAAQ[5] et le SPVM[6] la présentent comme une manœuvre possible (évidemment, puisque c'est légal), on y précise que cette manœuvre est destinée aux “cyclistes expérimentés”, est “assez complexe” et exige une “plus grande habilité”. Le CAA-Québec préconise plutôt la technique de la double traversée, soit traverser la route sur laquelle on veut tourner à gauche, se repositionner dans sa direction, attendre le feu vert, puis finalement passer[7]. Selon le CAA-Québec, il s'agit là d'une “méthode très sécuritaire”. Je ne vais pas débattre longuement sur cet aspect; effectivement, ne pas bouger est plutôt sécuritaire. J'aimerais par contre m'attarder sur ce qui fait que l'on considère la procédure de virage légale comme non sécuritaire : le non-respect du CSR par les automobilistes. Pour faire un parallèle, c'est un peu comme si les camionneurs se mettaient à passer sur les feux rouges et que, avisée du problème, la SAAQ réagisse en indiquant aux automobilistes que passer sur le feu vert est en fait une manœuvre exigeant une grande habilité et destinée aux automobilistes expérimentés. Quant à l'Association du camionnage du Québec, elle préconise une “méthode très sécuritaire” pour les automobilistes, soit de s'arrêter complètement aux feux verts en attendant que tous les camions soient passés. Problem solved, comme disent les Américains. Il y a vraiment quelqu'un qui accepterait ça?

Le pire, c'est que même cette technique de virage présentée comme sécuritaire peut dans bien des cas se révéler dangereuse à cause du comportement de certains automobilistes. Par exemple, voici comment le site de la SPVM explique la manoeuvre (trait en bleu) : virage_gauche_spvm.jpg Maintenant, à quoi est-ce que cela ressemble vraiment dans la réalité? Plutôt à ça : virage_gauche_spvm2.jpg

Très peu d'automobilistes respectent les lignes d'arrêt. Il devient par conséquent difficile pour le cycliste de faire son virage sur place de 90 degrés (l'étape 2 sur le schéma). En général, appliquer cette méthode en présence d'une automobile en avant de sa ligne d'arrêt implique pour le cycliste une immobilisation presque totale sur la route ayant un feu vert, le temps de se réaligner dans la direction de la route croisée. Tout cela est loin d'être évident, et de surcroit peu sécuritaire (toujours à cause d'un comportement incorrect des automobilistes, notons-le bien)...

Mais bon, soyons miséricordieux et celons l'incapacité notoire des automobilistes à respecter les lignes d'arrêt : supposons que l'automobile en question soit arrêtée au bon endroit. Dans ce cas, est-ce que la méthode préconisée par le SPVM et le CAA-Québec est valide et sécuritaire?

1) Traverser l'intersection au feu vert, 2) Se positionner sur le coin, vers la nouvelle direction, 3) Traverser lorsque le feu de circulation tourne au vert

Non. Parce que comme toute méthode mise en place à l'arraché pour éviter de régler le problème sous-jacent, ses géniaux concepteurs n'ont pas tenu compte d'un léger détail : les voies de virage. Oui, vous savez, ces voies sur lesquelles vous devez tourner... Observons par exemple la situation suivante (l'illustration est tirée du guide de la SAAQ "À vélo sur le réseau routier", à laquelle j'ai ajouté quelques éléments) : intersection_virage_gauche_voie_virage.png Vous êtes un cycliste arrivant de la gauche (à l'emplacement du vélo rouge) et souhaitez tourner à gauche, en suivant la méthode préconisée par le CAA-Québec et les services de police. Vous attendez donc le feu vert, traversez l'intersection et vous vous positionnez sur le coin. Fatalitas! Vous êtes en fait dans une voie qui a l'obligation de tourner à droite. Cela implique donc :

  • qu'il vous est interdit de continuer tout droit,
  • que si vous tentez de le faire quand même, vous devrez vous insérer dans le trafic de la voie à votre gauche, et
  • qu'il est très possible que cette voie possède une flèche de virage, auquel cas vous venez de bloquer tous les automobilistes derrière vous, qui vous en remercieront, à n'en point douter.

Le document de la SAAQ (p.7) précise bien que le cycliste voulant continuer tout droit ne doit pas se retrouver dans la voie de virage :

Si vous souhaitez continuer tout droit à une intersection où les routes sont à voies multiples et qu’il y a une voie réservée pour le virage à droite, voici les étapes à suivre : 1. Signalez votre intention de continuer tout droit; 2. Positionnez-vous à l’avant de la file, entre la voie réservée au virage à droite et la voie pour continuer tout droit;

En bref, le cycliste se retrouvera, sur l'illustration ci-haut, à l'emplacement de la flèche rouge, alors qu'il devrait être à celui de la flèche verte. Savez-vous le plus amusant? Il est impossible pour le cycliste de savoir s'il y a une voie avec virage obligatoire. Oh certes, il y a certains indices, mais les panneaux indiquant cette voie font bien logiquement face aux véhicules arrivant au croisement, donc dos au cycliste qui arrive perpendiculairement à cette route! Et qu'on ne vienne pas me dire que ces croisements sont rares, au contraire, ils sont légion en ville.

Bon. Supposons que les automobilistes respectent scrupuleusement les lignes d'arrêt. Supposons que vous êtes extrêmement chanceux et ne croisez jamais des intersections avec voie de virage obligatoire. Est-ce que là, au moins, ça fonctionne, cette méthode pour tourner à gauche? Non : cette manœuvre se révèle parfois carrément impossible. Observez les croisements suivants : PenteDouceChouinard.jpg IMG_20150905_094944.jpg

Dans les deux cas, il y a une bande cyclable à droite de l'artère (donc toute argumentation à l'effet que les cyclistes n'auraient "pas d'affaire là" serait quelque peu hors de propos) et, dans le second cas, il y a également une piste cyclable sur l'avenue à gauche. Il n'est donc pas bien surprenant que des cyclistes puissent vouloir tourner à gauche. Mais comment font-ils, si on suit la méthode judicieusement recommandée par le CAA? Il n'y a pas d'intersection où vous pouvez vous arrêter en attendant d'avoir la priorité, vous devez donc vous immobiliser en plein milieu de la piste cyclable[8]. Et même quand le feu devient vert pour l'avenue sur laquelle vous voulez tourner, vous ne pouvez pas passer, puisqu'il n'y a aucun feu vert de votre côté ni aucune signalisation indiquant que vous avez le droit de passer... Messieurs et mesdames du CAA-Québec, on fait quoi dans ces cas là? On écrit à notre ami qu'on aurait bien aimé le voir, mais que bon, c'est dommage, on n'a pas trouvé comment tourner à gauche dans sa rue?

Le virage à gauche des cyclistes est un cas d'étude d'autant plus révélateur que les motocyclistes (y compris les scooters générant plus de fumée et de bruit strident que de puissance) peuvent, quant à eux, effectuer une telle manœuvre de façon tout à fait sécuritaire. Quelle différence y a-t-il par rapport à un cycliste? Le moteur? La vitesse relative est certes un facteur, mais qui ne devrait qu'allonger la distance de sécurité dont doit disposer un cycliste pour effectuer son changement de voie, pas l'empêcher complètement!

Au final, on se retrouve avec une situation paradoxale où suivre la loi est dangereux, non pas à cause du comportement des cyclistes, mais à cause de celui des automobilistes! On aura beau utiliser des trésors d'inventivité pour offrir des “possibilités alternatives” aux cyclistes, ces possibilités resteront toujours moins efficaces que la manœuvre standard (voir à ce sujet mon article sur l'efficacité avant de clamer haut et fort que c'est parce que les cyclistes ne veulent pas arrêter qu'il y a des accidents), et, surtout, des arias dont l'existence n'est due qu'au fait que le CSR n'est pas appliqué en pratique.

La signalisation contradictoire

L'article 488 du CSR est on ne peut plus clair au sujet de la signalisation et des cyclistes :

Le conducteur d'une bicyclette doit se conformer à toute signalisation.

Cela ne devrait poser aucun problème : au fond, on n'en demande pas plus aux cyclistes qu'aux automobilistes. Le problème, c'est qu'encore une fois, lorsque vient le temps de réfléchir à la signalisation appropriée pour les cyclistes, il n'y a soudainement plus personne. Au final, ça donne des trucs comme ça : IMG_20150903_110812.jpg

On a donc à la fois un sens unique (très clairement matérialisé par la flèche blanche sur fond noir, impossible à manquer)... mais en même temps un énorme pictogramme de vélo peint sur le sol et indiquant la direction contraire. Difficile de faire plus contradictoire. En gros, pour les vélos, il faut aller vers la gauche, mais en même temps ne surtout pas aller vers la gauche. Limpide.

Je n'ai rien contre les doubles sens cyclistes dans les sens uniques, bien au contraire, mais ils doivent être correctement signalés. L'automobiliste qui tourne à droite en pensant (à raison) qu'il s'agit d'un sens unique et qui se retrouve face à face avec un cycliste qui suit lui aussi sa signalisation risque fort d'être quelque peu surpris, voire de causer un accrochage. La légèreté avec laquelle est considérée la signalisation destinée aux cyclistes n'est pas seulement indicatrice du peu d'intérêt qu'on leur porte, elle est aussi dangereuse.

Autre exemple, cette fois en plein milieu du boulevard à vélo (Axe Père-Marquette). Pour mettre en contexte, cette photo a été prise à l'été 2014, au moment où le chemin Ste-Foy était en travaux, travaux qui ont forcé la fermeture de la circulation en sens est et la déviation du flux automobile vers la rue Raymond-Casgrain. Cette rue est normalement un sens unique vers l'ouest, à l'exception des vélos pour lesquels elle est bidirectionnelle. Toutefois, à cause de ces travaux, une partie de la rue a été temporairement réouverte à la circulation dans la direction est. À la fin de la zone de travaux, un panneau indiquait aux automobilistes qu'ils devaient tourner à gauche pour réintégrer le chemin Ste-Foy[9] : IMG_20140807_191253.jpg

Le problème? C'est que selon l'article 488 vu plus haut, cette signalisation s'applique aussi aux cyclistes. Il n'y a pas d'affichette "excepté cyclistes" ou rien qui puisse permettre à un cycliste de dire qu'il n'est pas concerné par cette obligation de tourner à gauche. Pendant toute la durée des travaux, les cyclistes étaient donc techniquement dans l'obligation de tourner à gauche et de se retrouver sur le chemin Ste-Foy, au beau milieu du trafic.

Je sais ce que vous allez me dire : combien de cyclistes l'ont réellement fait? La réponse est, bien évidemment, une infime partie, mais là n'est pas le problème. Le problème, c'est qu'il soit considéré comme tout à fait normal de mettre une signalisation inapplicable aux cyclistes en s'attendant à ce que ceux-ci passent simplement outre et enfreignent le Code de la Route, parce que c'est évident. Comment voulez-vous apprendre le respect du Code de la route aux cyclistes en procédant ainsi?

Jamais deux sans trois? Voici une troisième situation du même acabit (sur le boulevard Lebourneuf) : IMG_20140914_165018.jpg

D'un côté du ring, un panneau indiquant clairement un sens interdit (à moins d'habiter dans le secteur, ce qui n'est pas le cas des cyclistes en général, vous en conviendrez). De l'autre, le panneau indiquant une chaussée partagée et le pictogramme de vélo bien en évidence au milieu de la voie. Cette rue est par ailleurs clairement indiquée comme une voie cyclable sur le plan des parcours cyclables édicté par la ville. En pratique, un cycliste voulant respecter le Code de la route n'a pas le droit d'emprunter cette rue, à moins d'y habiter ou de visiter quelqu'un y habitant. La signalisation s'applique autant à lui qu'aux autres et les panneaux officiels du MTQ ont priorité sur les pictogrammes qui ne sont là qu'à titre informatif. Bref, nous avons ici un lien cyclable sur lequel les cyclistes n'ont pas le droit de circuler. Superbe. C'est clairement ce genre d'installations qui vont faire comprendre aux cyclistes l'importance du Code de la route...

Jamais trois sans quatre? On remonte cette fois à Ste-Foy, près du Boul. Laurier, où on peut observer une belle piste cyclable... interdite d'accès en tout temps. IMG_20150919_164502.jpg

Une piste cyclable débute bel et bien à gauche... tout juste en dessous d'un panneau interdisant formellement aux cyclistes de l'emprunter. Oui, bien sûr, on pourra me dire qu'il est évident que le sens interdit ne s'applique pas aux cyclistes, que le gros bon sens nous dicte d'ignorer le panneau, mais voilà: le CSR se moque complètement de ce qui est évident ou du gros bon sens. Il y a ce qui est légal et ce qui ne l'est pas; ici, il est clairement obligatoire pour les cyclistes de tourner à droite, aussi illogique que ce soit, parce que personne n'a simplement pris la peine de remarquer que la signalisation était incorrecte...

Situation ambigüe : les passages piétons forcés

On voit souvent ce genre de panneaux aux abords des pistes et bandes cyclables : panneau_feupieton_cycliste.png

Ce panneau indique que les cyclistes doivent utiliser le feu piétonnier pour traverser (contrairement à ce que beaucoup de gens croient erronément, le cercle vert ne signifie pas une possibilité, mais bien une obligation). L'on pourrait discuter longtemps de la cohérence entre ce genre d'installation et l'entièreté du CSR qui indique clairement que le cycliste doit passer sur le feu vert, mais nous nous concentrerons plutôt sur les conséquences pratiques de cette consigne.

Une question surgit immédiatement : à quelle vitesse un cycliste peut-il passer sur un feu piétonnier, lorsqu'il y est autorisé? Si passer sur un feu vert à 30 km/h ne présente aucun danger, faire de même alors que des piétons (et donc potentiellement des enfants, personnes âgées, etc.) peuvent s'engager soudainement dans la voie est quelque peu problématique. Le CSR n'est pas très clair à ce sujet. L'article 408 stipule que :

Le conducteur d'un véhicule routier ou d'une bicyclette doit céder le passage à un piéton qui traverse en face d'un feu fixe représentant une silhouette blanche d'un piéton ou d'un feu clignotant pour piétons.

Toutefois, considérant l'inclusion de “véhicule routier”, je ne suis pas certain que cet article s'applique à notre cas, puisque la bicyclette est alors considérée comme un piéton (ce qui n'est jamais le cas pour une automobile). Dans tous les cas, cela amène à des situations problématiques, où cyclistes et piétons se renvoient la balle pour savoir qui est le plus “fou dangereux”...

Une autre interrogation qui n'est pas vraiment traitée par le CSR concerne le comportement à adopter face à un feu de piéton clignotant. Pour un piéton, cela indique que la durée restante du feu piétonnier est insuffisante pour permettre de traverser la voie en toute sécurité et qu'il doit donc attendre au prochain cycle. Mais qu'en est-il pour un cycliste? Considérant sa vitesse nettement plus élevée, un cycliste peut sans problème traverser des intersections en un temps qui serait insuffisant pour un piéton. Un cycliste peut-il donc recevoir une contravention pour avoir débuté sa manœuvre de traverse lors de la phase clignotante du feu piétonnier?

J'aimerais par ailleurs finalement faire remarquer la conséquence suivante : un cycliste voyant ce genre de panneau à un carrefour doit s'immobiliser au feu vert et attendre le feu piétonnier. Si cela n'est pas particulièrement problématique sur une piste cyclable, il en est autrement sur une route ou une avenue achalandée...

Mise à jour : j'ai écrit un article détaillé sur ce problème en particulier, pour le lire, c'est par ici.

Conclusion

Il y a une constante dans les situations énumérées dans ce billet. Dans tous les cas, le problème provient du fait qu'on ignore tout simplement la possibilité qu'un cycliste soit présent ou veuille effectuer une action donnée. Que ce soit dans le cas des feux automatiques (ah oui, il y a des cyclistes qui peuvent vouloir passer?), dans celui des voies réservées (où personne ne s'est jamais vraiment demandé quel était le comportement légal pour un cycliste...), dans celui du virage à gauche (pourquoi un cycliste voudrait-il tourner à gauche?) ou dans celui des feux piétonniers obligatoires (personne ne s'est demandé ce qui se passerait si on autorisait spécifiquement le passage simultané dans différentes directions de piétons à 4 km/h et de cyclistes à 25-30 km/h, voire plus?), on a tout simplement mis de côté les cyclistes.

Une refonte du CSR et son application sont plus que nécessaires pour permettre aux cyclistes de rouler de façon sécuritaire dans toutes les situations. Que l'on retire même des possibilités aux cyclistes si on les juge trop dangereuses, mais, par pitié, faisons cesser l'hypocrisie actuelle où on dit aux cyclistes que la loi préconise une certaine action, mais qu'en fait ils devraient plutôt ne pas la suivre et faire autre chose pour leur sécurité.

Notes

[1] Article du Soleil

[2] Source

[3] Le show du matin, 06/05/2013

[4] Tiré de ce document de la SAAQ

[5] Source

[6] Source

[7] Source

[8] Je rappelle qu'il est interdit pour un cycliste d'utiliser le trottoir.

[9] Contrairement à une idée largement répandue, un cercle vert indique une obligation et non une possibilité.

Commentaires

1. Le samedi, mai 23 2015, 23:35 par Septentrional

Formidable article, j'adore ce site. J'ai remarqué tous ces incohérences du CSR et sa vision étriquée parce je choisis de me déplacer quotidiennement de manière non-motorisée.

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