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La valse des fermetures des pistes cyclables

Chaque année, le 31 octobre revient, apportant avec lui la promesse d'innombrables sucreries pour les enfants, mais marquant aussi une date fatidique pour les cyclistes : c'est en effet la dernière journée d'ouverture officielle des pistes cyclables de la ville de Québec. Le 31 octobre, le message officiel de la ville passe donc de il est important que vous empruntiez les voies dédiées lors de vos déplacements à vélo à une version un tantinet altérée pouvant se résumer par Hic sunt dracones. Petit aperçu de cette soudaine métamorphose et de ses incrongruités.

Le 31 octobre, vous avez dit?

Avant même de parler du choix de la date elle-même, discutons de la cohérence dans son application. En effet, il serait logique de s'attendre à ce qu'une fois la date déterminée, elle soit appliquée partout sur le territoire de la ville. Je discerne toutefois l'excuse que d'aucuns pourraient invoquer : vous savez, les fusions, l'harmonisation des règlements, l'unification de la gestion, etc. À cela, je répondrais d'abord que les fusions datant maintenant de 15 ans, il serait peut-être temps de la terminer, cette harmonisation...

Mais soit, concentrons-nous sur une zone délimitée, à savoir... 100 mètres du boulevard Wilfrid-Hamel. Nous avons donc, au coin de l'avenue du Pont Scott, la signalisation suivante : IMG_20171028_160423.jpg

Rien de trop étonnant jusqu'ici : 1er mai 31 octobre, cela correspond bien à la période d'ouverture officielle de la ville de Québec. Le hic? C'est que littéralement 100 mètres plus loin, voici ce que l'on peut voir : IMG_20171028_160328.jpg Hé! Que je sache, je ne me suis pas déplacé en DeLorean et ne devrais donc pas avoir voyagé dans le temps. Pourtant, les cyclistes viennent de perdre un mois d'ouverture!

Bon, faisons comme si de rien n'était et continuons le long de la rivière Saint-Charles. Quelques kilomètres plus loin, au pont Samson, traversé par une piste cyclable, on peut voir le panneau suivant : IMG_20171028_170738.jpg

D'accord, le panneau a manifestement connu des temps meilleurs, mais il interdit néanmoins aux cyclistes d'utiliser ce pont à partir du 1er octobre! Le Code de la sécurité routière ne prévoit pas de dérogation à l'article 488 (Le conducteur d’une bicyclette doit se conformer à toute signalisation.) sous prétexte que les panneaux sont "vieux". Le panneau est présent et est donc en vigueur, en contradiction flagrante avec la politique municipale d'ouverture des voies cyclables.

Soit, n'empruntons donc pas ce pont et passons plutôt en dessous. Nous nous retrouvons ainsi à l'entrée du Vieux-Port, où, encore une fois, un nouveau panneau nous accueille : IMG_20171028_170541.jpg

Surprise! Le 31 octobre a disparu. Maintenant, c'est le 30 que cette piste cyclable ferme! Au final, sur moins de 5 kilomètres, nous avons, sur le même lien cyclable, quatre signalisations différentes quant à l'ouverture de la piste. On ne viendra pas me dire qu'il n'y a pas moyen de faire mieux...

Signalisation et stationnement

Tout cycliste ne le sait que trop bien, les pistes cyclables se transforment magiquement en gigantesque stationnement à ciel ouvert dès leur fermeture. Au-delà de la question du stationnement hivernal, il semble au minimum aller de soi que la période d'ouverture des pistes et de stationnement permis soient mutuellement exclusives. Mais non. Par exemple, sur le boulevard Neuvialle (qui prolonge le boulevard Saint-Jacques vers le sud), nous retrouvons une piste cyclable à double sens du côté ouest du boulevard. IMG_20171028_154446.jpg

Bon, parfait, le panneau est clair (fait intéressant, le fond rouge derrière le signe de priorité en losange est correct, il signale que la circulation de la piste se fait à contre-sens du trafic), les cyclistes sont prioritaires du 1er mai au 31 octobre. Pourtant, environ 200 mètres plus loin (on peut le voir sur la photo), que retrouve-t-on? IMG_20171028_154204_2.jpg

Une automobile! Stationnée en plein milieu de la piste cyclable, techniquement ouverte. Ne soyez pourtant pas trop prompts à déchaîner votre furie; voici en effet un exemple de panneaux régulant le stationnement le long de la piste cyclable... IMG_20171028_154322.jpg

Sérieusement? Sérieusement? Comment cela peut-il être simplement possible? Personne ne s'est posé de question? Ou alors personne ne savait lire? Ou peut-être avons-nous affaire à quelqu'un qui croyait légitimement que "sept." était l'abréviation de "octobre"? C'est tout bonnement délirant : selon cette signalisation, une voie prioritaire est donc aussi une voie de stationnement un mois par an. Trouvez l'erreur...

Ce qu'en disent les météorologues

Penchons nous maintenant sur les dates elles-mêmes. Que se passe-t-il du 1er novembre au 30 avril? Soudainement, en une seule nuit, ce qui était un réseau cyclable digne d'éloge (aux dires de la ville) deviendrait totalement inadapté à la pratique cycliste? Observons les statistiques telles que compilées par Environnement Canada. Ainsi, pendant le mois de novembre, on retrouve en moyenne 9.8 jours avec de la neige au sol, dont 5.7 avec plus de 5 cm. Soyons clair : lorsque l'on parle de trace de neige, on ne parle pas de conditions qui empêchent la pratique du cycliste "estival" (à savoir sans adaptation du vélo pour l'hiver). L'asphalte étant noire, elle réchauffe plus facilement et fait rapidement fondre de petites quantités de neige. Le fait que les quantités importantes de neige n'apparaissent que dans les tout derniers jours du mois montre bien que les cyclistes peuvent continuer à utiliser leur monture une grande partie du mois.

De même, en avril, il y a en moyenne moins d'une journée dans tout le mois (0,83 pour être précis, généralement au début) où il tombe plus de 5 cm de neige. 28,6 jours du mois d'avril (en moyenne) ayant une température maximale supérieure au point de congélation, il est clair que la plupart des routes et pistes cyclables sont dégagées bien avant le fatidique 1er mai.

Au vu de ces données scientifiques, la question se pose : pourquoi fermer boutique dès le 31 octobre, et n'ouvrir que le 1er mai? À cela, la ville répond souvent qu'il s'agit de contraintes de déneigement, et qu'il faut s'assurer de ne pas avoir de signaleurs ou de bollards dans les jambes lorsque survient la première (ou la dernière) tempête. Je veux bien, mais en quoi cela impose-t-il de fermer complètement la piste cyclable et de permettre le stationnement - stationnement qui, notons-le, sera de toute façon inaccessible aux véhicules si un déneigement s'impose effectivement? Que l'on retire les séparateurs au 31 octobre ne me gêne pas, et d'aucuns pourraient faire remarquer à la ville qu'elle n'est de toute façon pas trop pressée en ce qui concerne leur installation en mai. Sans aucun changement avec la règlementation actuelle si ce n'est les panneaux, il serait extrêmement simple d'ajouter un mois à la saison cyclable "officielle" (du 15 avril au 15 novembre). Pour le reste, étendre la saison du début avril au début décembre serait également possible, sans grand changement du côté de la ville...

Au delà des décisions administratives

Même si on met de côté le choix de la date lui-même, la simple existence d'une date butoir est à mon sens problématique. Premièrement, cela envoie le message que les cyclistes ne sont plus les bienvenus sur les routes du 1er novembre au 30 avril, voire que leur présence serait alors interdite. Bien entendu, rien n'est plus faux, ni le Code de la sécurité routière ni les règlements municipaux ne comportant de telles dispositions. Néanmoins, tout cycliste s'aventurant sur les routes urbaines hors de la période "d'ouverture" s'est déjà fait apostrophé pour se faire dire qu'il n'avait pas/plus d'affaire là. Ce devrait être exactement comme les voies réservées aux autobus : hors des périodes exclusives, ce n'est pas parce que la voie ne leur est pas réservée que les autobus n'ont pas le droit d'y être! Que la ville ait une politique d'entretien des pistes cyclables dépendant des saisons, soit, mais cela ne devrait pas se matérialiser par un message qui sous-tend un changement de paradigme quant au partage de la route entre cyclistes et automobilistes.

Deuxièmement, parlons de cette politique d'entretien justement : cette période de "fermeture" est également utilisée comme excuse fourre-tout pour exonérer les autorités municipales de tout blâme concernant l'état des installations cyclables. Je l'ai déjà mentionné, chaque saison est différente et un cycliste raisonnable ne peut effectivement pas s'attendre aux mêmes conditions 365 jours par an. Néanmoins, tout comme pour les automobilistes, les situations exceptionnelles, imprévisibles et dangereuses doivent être adéquatement signalées. Or, c'est très, très loin d'être le cas avec les pistes cyclables. Des exemples?

Un cratère au beau milieu d'une piste cyclable des plus achalandées (la promenade Samuel-de-Champlain, section du Corridor du Littoral) le 20 avril, sans voie de contournement si ce n'est un trou rempli de boue?

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Mais monsieur, cette photo a été prise 10 jours avant l'ouverture des pistes cyclables, de telles situations sont donc à prévoir!

Des personnes âgées qui peinent à passer par l'unique lien piétonnier entre Limoilou et le Vieux-Port parce qu'il y a un pied de glace (sans aucune signalisation avertissant du danger, évidemment) un 25 avril?

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Nous comprenons monsieur, mais il vous faut savoir que la piste cyclable était fermée à ce moment-là.

Une piste entièrement inondée le 1er novembre, sans aucune signalisation informant les cyclistes du danger qui ne peut être vu à distance (c'est encore pire la nuit)?

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Bien sûr, c'est regrettable, mais les pistes cyclables ferment le 31 octobre et nous sommes le 1er novembre, donc rien ne peut être fait.

Un trou au beau milieu d'une piste cyclable, sans possibilité de contournement pour les cyclistes?

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31 octobre! (à partir de maintenant je vais me contenter de mettre la date avec un point d'exclamation, ce n'est pas plus ou moins logique comme argument de toute manière)

Une plaque de glace noire à la mi-novembre sur une piste cyclable au beau milieu d'une côte, qui pourrait facilement être évitée en améliorant le drainage de la voie ou en appliquant du sel comme sur la route située à 1 mètre?

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31 octobre!

Des déneigeurs qui, de par leurs actions pendant l'hiver, bloquent la pîste cyclable (un voie publique, rappelons-le) alors que tout le reste de la neige a fondu?

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1er mai!

Un panneau nous enjoignant à donner généreusement à la communauté universitaire au beau milieu d'une piste cyclable par ailleurs dégagée?

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1er mai!

Je pourrais continuer ainsi un bon bout de temps, mais je pense que vous avez compris le message : la période d'ouverture des pistes cyclables ne doit pas être un prétexte pour y faire n'importe quoi le reste de l'année. Or, c'est précisément le cas présentement. Déjà que les cyclistes reçoivent peu d'attention en général, il est indigne de voir que, du point de vue de la ville, ils sont carrément mis à l'index six mois par année...

Le fait est que la ville peut bien décréter ce qu'elle souhaite, mais ses citoyens ne sont pas des robots. S'il fait beau, ils vont prendre leur vélo, même si nous sommes le 30 avril et que l'enfer peut se déchaîner sur une piste cyclable sans que personne ne lève le petit doigt pour corriger la situation, de la même manière que les gens vont marcher sur le trottoir même si la ville décrète que les trottoirs ne sont pas entretenus entre le 20 et 22 juillet. Cette attitude de déresponsabilisation doit prendre fin : les décisions et actions de la ville doivent être raisonnables et s'inscrire dans les politiques (entre autres de mobilité) que son conseil a adoptées.

Pourquoi fermer, en fait?

Au final, la fermeture des pistes cyclables semble être en place pour trois raisons principales :

  1. Permettre à la ville de retirer l'équipement de signalisation qui pourrait être gênant pour le déneigement
  2. Permettre aux automobilistes de se stationner à cet endroit
  3. Permettre à la ville de s'exonérer des problèmes liés à un entretien déficient de la piste

Nous avons déjà discuté du point #1 : il n'y a aucun problème à retirer l'équipement potentiellement gênant tout en gardant les pistes ouvertes. Pour ce qui est du point #3, je répète que si je suis ouvert à discuter des modalités de l'entretien hors de la saison cycliste principale, il est de toute manière inacceptable de voir des situations dangereuses tolérées sous prétexte que les cyclistes disparaîtraient par magie le 31 octobre. En ce qui concerne le point #2, je me demande très honnêtement pourquoi un espace de stationnement indisponible 6 mois par année deviendrait soudainement indispensable pendant l'hiver, alors même que le stationnement dans les rues est généralement restreint de toute manière pour les opérations de déneigement. De plus, pour bien des pistes, cet argument est sans objet. Par exemple, sur la rue Raymond-Casgrain, nous avons la signalisation suivante : IMG_20171031_142155.jpg

On le voit bien (le panneau est plus loin au bord de la rue), le stationnement est interdit en tout temps du côté droit de la rue. Il n'y a pas non plus d'équipement de signalisation sur cette portion de piste et l'entretien doit de toute façon être effectué puisqu'il s'agit d'une bande cyclable et que la rue, elle, ne ferme pas. Pourquoi donc fermer la piste le 31 octobre? On retrouve cette situation à bien des endroits dans la ville, que ce soit sur le boulevard Père-Lelièvre ou Hamel ou sur la rue de Montmagny. Dans tous les cas, le stationnement y est interdit ou se situe hors de la piste cyclable, il n'y a pas d'équipement de signalisation et la piste doit de toute manière être entretenue puisqu'elle fait partie de la rue. Pourquoi diable indiquer que les vélos ne sont plus prioritaires à partir du 1er novembre?

Quelques suggestions simples

Au final, ma position constante au fil de tout ce (long) article peut être résumée en quatre conclusions et recommandations :

  1. Peu importe la décision prise en ce qui concerne les points suivants, la règlementation et son affichage doivent absolument être cohérents partout dans la ville;
  2. Étendre la saison cycliste actuelle en fonction non pas d'un critère arbitraire, mais de faits météorologiques;
  3. Fournir un niveau d'entretien minimal en dehors de cette période d'ouverture, où les dangers importants et imprévisibles compte tenu des conditions sont corrigés ou à tout le moins signalés promptement, exactement comme on le ferait sur le réseau routier;
  4. Considérer retirer les panneaux signalant la fin de la priorité aux cyclistes sur les multiples axes où cela ne change de toute manière rien pour les autres usagers de la route.

Dans tous les cas, l'élément central est le suivant : la ville de Québec ne peut plus se déresponsabiliser comme elle le fait face aux besoins des cyclistes. Que l'on discute d'arrangements et de compromis est acceptable, mais faire la sourde oreille en se drapant dans un voile réglementaire n'est plus tolérable.

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