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L'insouciance des cheminots

se tirer une balle dans le pied \sə ti.re yn bal dɑ̃ lə pie\
Faire quelque chose qui va à l’encontre de son propre intérêt.

Je suis toujours fasciné lorsque quelqu'un agit activement contre ses propres intérêts. Je peux comprendre (sans l'approuver) l'égoïsme et l'égocentrisme : à moins de nous appeler Gilles Kègle, nous en faisons tous preuve, à des degrés divers certes. Je peux donc comprendre la position de quelqu'un qui, sciemment, décide de sacrifier le bien commun à son profit. C'est dommage, mais c'est à tout le moins rationnel, et le jugement à porter est plus moral que logique. Toutefois, je suis subjugué par le nombre de personnes qui prônent des mesures qui sont préjudiciables à la société et à eux-mêmes. N'avoir ni le beurre ni l'argent du beurre, en quelque sorte. Ceci étant dit, si les cas personnels me fascinent, les cas gouvernementaux me subjuguent. Je vais en exposer un ici : le fiasco total qu'est la construction du nouveau méga-hôpital du CHU, qui se fait au détriment total d'une piste cyclable d'importance, le corridor des cheminots.

Contexte

Après bien des années de tergiversations à grands coups de PPP et PPPP (un acronyme de mon cru, Pas-PPP), le gouvernement du Québec annonçait finalement en grande pompe le projet de mégahôpital du CHU , puis lançait la "phase 1"  avec des pompes au moins aussi titanesques un peu moins d'un an plus tard. Je ne vais pas réellement discuter du projet en tant que tel, c'est un peu éloigné de mes champs de compétence. Toutefois, cela concerne ce blog, puisque le projet se réalise sur les terrains de l'hôpital l'Enfant-Jésus, soit l'endroit où passe le Corridor des Cheminots. À titre de rappel, ce lien cyclable constitue, aux dires même de la ville, la "colonne vertébrale" du réseau cyclable municipal. Il y a donc lieu de se poser la question : comment les travaux ont-ils été gérés pour assurer la continuité des services aux cyclistes? La réponse : une tragédie en (pour l'instant) cinq actes...

Prélude

Afin de constituer un fil d'Ariane pour la suite des choses, nous utiliserons la carte suivante :

Sur cette carte, le trait rouge indique le tracé original de la piste cyclable.

Acte 1 : surprises et amusements

Dès le mois d'avril 2018, la piste est complètement bloquée le long du Boulevard Henri-Bourassa, entre la 26e et la 22e rue. Aucune signalisation n'est en place. Voici par exemple ce que peut expérimenter un cycliste à ce moment-là :

En d'autres termes, la carte ressemble maintenant à ceci :

Le lien est tout simplement coupé...

Acte 2 : première réaction

Aux alentours du 25 mai 2018, soit bien avant dans la saison cyclable, même officielle (qui, rappelons-le, commence le 1er mai pour la ville de Québec), un détour est finalement mis en place, via l'Avenue du Mont-Thabor et la 22e rue :

C'est mieux que de ne rien avoir, mais ce détour force les cyclistes allant en direction sud à traverser la 22e rue à un passage non protégé. Pas l'idéal pour une famille. Par ailleurs, aucune signalisation particulière n'est ajoutée sur l'Avenue du Mont-Thabor, les cyclistes doivent simplement rouler dans la rue. Ce n'est pas un problème en soi, mais lorsque l'on dévie une piste cyclable au complet, on pourrait s'attendre à un peu plus d'avertissements pour les automobilistes...

Acte 3 : rectifications

Le passage non protégé de la 22e rue n'étant vraiment pas l'idéal, la ville met en place une bande cyclable à double sens sur la 22e rue, ce qui évite aux cyclistes la traversée. Cela se fait à peu près un mois plus tard (tard en juin).

L'Avenue du Mont-Thabor reste utilisée sans signalisation particulière.

Acte 4 : rectification des rectifications

Au début de l'automne (aux alentours du mois de septembre), la ville met en place une nouvelle piste cyclable, cette fois de l'autre côté du boulevard Henri-Bourassa. Ce n'est pas l'idéal, puisque la piste croise maintenant des dizaines de stationnements, mais c'est mieux que rien. La piste traverse à la 22e rue pour rejoindre l'ancien tracé :

Acte 5 : signalisation de la rectification (mais pas de la rectification des rectifications)

Au début de la saison 2019, voici ce qu'un cycliste allant en direction sud peut voir :

Super. Sauf que ce panneau n'est plus à jour : il s'appliquait aux actes 2 et 3 et non pas à la situation actuelle. Présentement, les cyclistes doivent aller sur Henri-Bourassa, simplement pas le même côté!

Pourquoi est-ce un problème?

Je vais en surprendre plus d'un ici, mais globalement je ne blâme pas la ville de Québec. Certes, attendre plus d'un mois avant de mettre en place une simple signalisation pour une fermeture de cette importance est absolument indigne d'une ville prétendant favoriser les transports actifs. Mais globalement, j'ai l'impression que oui, les responsables ont fait de leur mieux dans une situation inopinée. Le problème alors? Il est très simple : pourquoi la situation était-elle inopinée? On ne parle pas d'une catastrophe naturelle ni d'un événement fortuit, mais d'un projet de construction qui se discute depuis 10 ans! Pourquoi la ville s'est-elle retrouvée à improviser et à changer 5 fois de solution en un été?

Imaginons un instant la même situation avec le Boulevard Henri-Bourassa (qui, rappelons-le, jouxte aussi l'hôpital) :

  • Le 1er mai, le Boulevard est simplement fermé. Sur 500 mètres, il est tout simplement impraticable. Aucun détour n'est mis en place, et les travaux ne sont même pas signalés pour permettre aux gens d'éviter le secteur.
  • Plus de 3 semaines plus tard, un premier détour est finalement mis en place. Toutefois, ce détour se fait dans une petite rue inadaptée à la quantité de véhicules et il force les automobilistes à traverser une autoroute dans un endroit sans visibilité.
  • Un mois plus tard encore, une modification est apportée à ce détour, qui permet d'éviter l'autoroute, mais impose toujours le détour par la petite rue qui ne peut absorber autant de trafic.
  • Près de 3 mois plus tard encore, un autre détour est subrepticement mis en place, qui, sans être idéal, est une nette amélioration.
  • Quelques mois plus tard, une nouvelle signalisation apparait, enjoignant les automobilistes à utiliser la petite rue utilisée précédemment, alors que le détour amélioré existe quant à lui toujours...

On se dirait que tout va bien? Que c'est un déroulement normal pour la fermeture d'un axe majeur? Bien sûr que non. Mais ici, on parle de cyclistes; on n'a pas besoin de s'en soucier, donc...

À ce point-ci, je sais ce que vous vous dites : bon, sacré zoïle, il recommence à radoter sur les pauvres cyclistes ignorés de tous. Pourtant, le fait est que oui, j'ai la forte impression que les impacts sur les infrastructures cyclistes sont simplement absents des discussions. Vous voulez un autre exemple? Voici ce qui est apparu sur la piste en avril 2019 (la photo a été prise le 12 mai) :

Un gros bloc de béton en plein milieu de la piste. Personnellement, ça me laisse pantois. Ce bloc, il aurait pu être mis à gauche, il aurait pu être mis à droite, il aurait pu être placé entre le trottoir et la piste, ou sur la bordure de gazon où on retrouve déjà d'autres blocs. Il pourrait être planté dans le sol à peu près n'importe où, y compris sur le terre-plein au centre d'Henri-Bourassa. Mais non : on l'a cavalièrement déposé en plein milieu de la piste cyclable, piste cyclable par ailleurs impossible à manquer...

Je sais que ce n'est pas de la mauvaise volonté ni de la malveillance. Je sais que les cyclistes peuvent "juste passer à côté". Néanmoins, que ce genre de situation se produise implique forcément une absence totale de considération envers les cyclistes. Il n'y a tout simplement aucune autre explication.

Et lien avec se tirer dans le pied?

Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais j'ai, comme je l'ai mentionné, la forte impression que la ville de Québec subit plutôt qu'elle n'agit dans ce dossier là. Je n'envie pas le pauvre employé qui doit gérer des situations du genre "ils ont déposé un bloc de béton au milieu de la piste, parce que. On fait quoi?" Ce qui me subjugue, c'est cette incapacité notoire du CHU à ne serait-ce que considérer le cyclisme comme une solution partielle à un problème qui les affecte depuis les débuts des travaux (et même avant) : le manque de stationnements.

En effet, le CHU ne sait plus où mettre toutes ces automobiles, dépense des centaines de milliers de dollars, a des problèmes de navette majeurs, achète pour plusieurs millions de dollars des terrains supplémentaires uniquement pour les stationnements. La ville de Québec a même dû mettre en place un système de vignettes dans le secteur, tellement la situation était devenue intenable pour les résidents.

Entendons-nous : je ne prétends pas ici que le cyclisme utilitaire soit la réponse à tous ces problèmes. Non, je ne soutiens pas qu'un médecin rappelé en urgence devrait venir à vélo. Non, je ne considère pas déraisonnable qu'une infirmière qui commence à 3h du matin utilise son automobile. Au contraire, il est clair qu'il n'existe tout simplement pas de solution unique. Seul un ensemble de solutions peut potentiellement se révéler efficace.

D'où ma suggestion : arrêtez de charcuter le réseau cyclable. Vous avez un lien cyclable déjà établi. Ce lien (qui ne vous a rien coûté, contrairement à vos stationnements) mène directement à l'Enfant-Jésus. Peut-être que si vous arrêtiez de le couper et de modifier sans arrêt son trajet, certains de vos employés pourraient plus raisonnablement considérer l'utiliser? Sans compter que, au final, les hôpitaux relèvent tout de même du ministère de la Santé : n'est-ce pas quelque peu étrange que le ministère de la Santé décourage l'utilisation du vélo? Indirectement bien sûr, mais décourage néanmoins...

Conclusion

Il y a quelque chose de profondément ironique, d'ironiquement triste, de tristement désespérant et de désespérément révélateur à observer le Ministère de la Santé décourager l'utilisation du vélo, a fortiori dans un contexte où le manque de stationnement est un problème suffisamment important pour mériter des dizaines d'articles dans les médias. Je suis conscient que lorsque l'on gère un projet de deux milliards de dollars, on peut avoir d'autres considérations. Il n'en subsiste pas moins qu'il est désespérant de voir ce projet saboter passivement le transport actif à Québec. Quand on parle de passer de la parole aux actes, c'est précisément à ce genre de situations auxquelles on fait référence : des cas pratiques, où de petites actions pourraient faire une grande différence, pour peu que quelqu'un prenne le temps de les mettre en place. Malheureusement, jusqu'à maintenant, on reste dans la cassette habituelle : on déplore, on promet, on ne fait rien...

Vous prendrez bien un peu de neige en supplément?

Tant qu'à discuter du Corridor des Cheminots, voici de quoi avait l'air la portion entre le Chemin de la Canardière et la 18e rue au début mai :

Pitoyable... On remarquera que, comme toujours, le stationnement à côté est, quant à lui, impeccable. Même l'herbe est verte, mais il faut croire qu'on assume que les cyclistes aiment franchir des murs de neige et de gravier. Il a fallu attendre jusqu'au 6 mai pour qu'un premier "passage" soit creusé dans cet amoncellement... Comme à chaque fois, j'imagine le tollé que soulèverait la même situation si ce banc de neige ne bloquait pas sur une piste cyclable principale, mais une rue ouverte aux automobiles, même secondaire...

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