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Pourquoi je ne circule pas toujours sur les pistes cyclables, raison #2

C'est bien connu, les cyclistes ont pour unique but de faire rager les automobilistes. C'est notre mantra, nous n'y pouvons rien. Je dois toutefois avouer que ce n'est pas facile tous les jours : chaque heure qui passe, des milliers de cyclistes se dévouent à exaspérer sans répit les automobilistes de la province. Heureusement, lorsqu'arrive un moment où nous sommes en panne d'inspiration, les classiques subsistent. Parmi ceux-ci, l'immortel "rouler dans la rue alors qu'il y a une piste cyclable" reste un incontournable. Se pourrait-il toutefois que les cyclistes aient des raisons d'ignorer ainsi certaines pistes cyclables? Tentative de réponse dans la suite de ce billet...

Contexte

Commençons par rapporter les propos d'un homme posé aux mots pesés. Cette vidéo est apparue récemment sur Facebook et je l'ai découverte par le truchement d'un message informatif de la SAAQ. Ce message informatif enjoignait les automobilistes à faire attention en dépassant les cyclistes (je sais, c'est ignoble, qui peut oser publier ce genre d'appel à la coopération, nous sommes en 2018 après tout) et a, comme tous les messages concernant de près ou de loin les cyclistes, divergé vers une sorte d'univers parallèle où les cyclistes sont responsables de la peste, du choléra, des ministres des finances et de la pluie qui vient gâcher les vacances. Sans plus tarder, voici un lien vers la dite vidéo.

La personne l'ayant postée n'étant pas elle-même le cinéaste à succès l'ayant tournée, elle ajoute ces quelques mots :

La vidéo a été pris par un ami, je comprend qu’il faut partager la route mais là il y a des limites !!! Il y a une belle piste cyclable et les cyclistes l’utilisent pas ?? Sérieux expliquer moi quelqu’un !!

Ce site étant aussi d'utilité publique, je me porte volontaire pour être ce quelqu'un sérieux qui tentera l'explication improbable.

Prolégomènes

Analysons d'abord les faits. Il est indéniable qu'une piste cyclable est présente à gauche de la route, piste qui semble relativement bien entretenue qui plus est. Il est également admis que les cyclistes, au moins ceux que l'on voit sur la vidéo, ne l'utilisent pas.

Quelques recherches nous permettent de situer le lieu de l'événement à Mont-Tremblant, sur le Chemin du Village, près du Lac Moore. Voici la carte dudit endroit, selon Google Maps :

mont-tremblant1.png
Les liens cyclables sont indiqués en vert

Par ailleurs, voyons ce que dit la loi. Contrairement à ce que certains pourraient penser, rien n'oblige un cycliste à emprunter une piste cyclable. Il leur est tout à fait permis de rester sur la route, en circulant aussi près que possible du côté droit de la chaussée, sauf en cas de nécessité (article 487). Au contraire de notre apprenti cinéaste qui utilise visiblement son appareil cellulaire en flagrante contradiction du Code de la sécurité routière (article 443.1), les cyclistes présents sur cette vidéo n'enfreignent donc pas la loi. Pour ceux qui voudraient en apprendre un peu plus, cet article est intéressant à plus d'un titre, en particulier parce qu'il révèle une autre bonne raison pour ne pas emprunter une piste ou bande cyclable.

Assez discuté, réponds à la question maintenant

J'y viens, j'y viens. Pour cela, revenons à la carte présentée plus haut. Un cycliste arrivant de l'ouest (de la gauche, sur la carte) et circulant vers l'est, soit la même direction que l'automobiliste de la vidéo, doit, sur 1 kilomètre environ, traverser deux fois ledit Chemin du Village. La première traversée (près du côté gauche de la carte) se présente ainsi :

mont-tremblant4.png
On voit bien les marques et le panneau indiquant la traverse

La seconde traversée est la suivante :

mont-tremblant3.png
Il y a même un feu jaune clignotant!

Bon, quel est le problème, me direz-vous? Le problème, c'est que 1 kilomètre, ça se fait en grosso modo 2 minutes pour un cycliste habitué. Cependant, avant et après ce 2 minutes, vous devez traverser cette route. Techniquement, les cyclistes ont priorité (tout comme les piétons d'ailleurs). En pratique, laissez-moi rire. Jamais un cycliste ne se lancera dans une telle traversée alors que des automobiles circulent, même si celles-ci ont amplement la distance nécessaire pour s'immobiliser, et pour cause : ce serait simplement du suicide. La première chose que les visiteurs des autres provinces apprennent chez nous, c'est qu'ici, les passages prioritaires, c'est en fait prioritaire pour les automobilistes. Quant au feu jaune clignotant, faisons le test : selon vous, que dois faire un véhicule face à un tel feu clignotant? Si vous avez répondu autre chose que "diminuer sa vitesse" (article 360 du CSR), vous êtes en infraction. Mais ne vous en faites pas : 90% du Québec est dans le même cas que vous. Ce n'est à mon sens pas un scandale, et je ne souhaite pas le présenter comme tel, mais comme une simple constatation. Ce genre d'aménagement n'est tout simplement pas respecté ici.

Bref, un cycliste allant vers l'est est ainsi placé devant un choix :

  1. Attendre que les voies de circulation se libèrent des deux côtés, deux fois (au début et à la fin). Mine de rien, si le cycliste attend un très raisonnable 30 secondes à chaque fois (rien d'exceptionnel s'il y a un tant soit peu de circulation), il vient d'augmenter son temps de trajet de 50%...
  2. Simplement tourner à droite sur la route (ne nécessitant de ne surveiller qu'un seul côté), emprunter la voie automobile dotée d'un maximum de 50 km/h (c'est à noter), puis, deux minutes plus tard, tourner à droite à nouveau sur la piste cyclable (sans avoir à retraverser la route).

Oh bien sûr, rien n'oblige un cycliste à choisir l'option #2, mais comme je l'ai maintes fois répété, les cyclistes sont des humains (si si) : offrez à un automobiliste deux chemins identiques à la différence près que l'un est 50% plus court que l'autre et il ne choisira certainement pas le plus long. Si nous n'empruntons parfois pas les pistes cyclables, ce n'est pas parce que nous ne savons pas freiner, ni parce que nous nous complaisons dans l'agacement des véhicules automobiles, mais simplement parce que souvent, nous ne voyons pas l'intérêt de passer plus de temps pour emprunter un aménagement inutile.

Bon, d'accord, mais ça reste exceptionnel

Pas autant qu'on pourrait le penser. De tels exemples abondent dans les villes. Tenez, prenons par exemple le secteur de l'Avenue du Colisée, à Limoilou :

mont-tremblant5.png
(source : Ville de Québec)

Les pistes cyclables hors route sont indiquées en vert foncé, les bandes cyclables en vert plus clair et les chaussées partagées en vert pâle.

Considérons donc le cas d'un hypothétique cycliste arrivant de la 22e rue et du Boulevard des Alliés et souhaitant se diriger vers le nord avec l'Avenue du Colisée. Si ce cycliste suit les pistes cyclables à la lettre, il devra :

  1. À la jonction du Blvd des Alliés et de l'Avenue du Colisée, attendre pour traverser cette avenue;
  2. Emprunter la piste cyclable, faire un arrêt inutile à cause de la sortie du stationnement du Colisée (vide 99% du temps), puis...
  3. 150 mètres plus loin, retraverser l'Avenue du Colisée et Soumande (oui, la bande cyclable commence en diagonale par rapport au coin photographié). Sachant qu'en vertu de la signalisation en place, il n'a pas le droit d'utiliser le feu piétonnier, ça risque d'être délicat :
IMG_20160809_164740.jpg
Pas de pictogramme = pas de traversée permise sur le feu piétonnier!

Ou alors, il tourne simplement à droite sur l'Avenue du Colisée, avenue assez large pour laisser au bas mot passer un paquebot et qui ne possède pas d'arrêt pour la sortie du stationnement (évidemment), et rejoint directement la bande cyclable 150 mètres plus loin.

vlcsnap-2018-08-02-23h46m58s237.png
À cette largeur là, le partage Boeing 747 / vélo serait probablement possible...

Effectivement, si je suis ce cycliste, non, la première option ne sera pas dans le haut de ma liste et oui, vous me verrez rouler (en toute légalité) sur une avenue alors qu'il y a une piste cyclable "juste à côté". Pas parce que je vous déteste ou parce que j'ai l'ardent désir de prouver que je suis meilleur que tous ces malandrins d'automobilistes qui, bien impétueusement, se convainquent que je leur voue une animadversion aussi définitive qu'implacable, alors qu'en fait, je ne pense même pas à eux. Si j'emprunte la voie automobile, c'est simplement parce que, comme beaucoup de cyclistes, je suis pragmatique...

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