Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Des leçons de San Francisco

Pour des raisons professionnelles, je passe cette saison estivale dans la Bay Area, soit la région englobant San Francisco et les villes voisines (San Jose, Oakland, Sunnyvale, etc.). C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le blog fonctionne un peu au ralenti (même si j'ai d'autres articles en préparation depuis un certain temps). Ceci étant, je ne me désintéresse pas pour autant du cyclisme, loin de là : mon moyen de transport principal est ici aussi le vélo (on ne se refait pas). À force de déplacements, j'ai pu prendre connaissance et utiliser certains aménagements cyclables qu'on ne voit pas (ou très peu) à Québec et qui facilitent grandement la vie des cyclistes. Cet article constitue donc un petit résumé de ces trouvailles, desquelles la ville de Québec gagnerait à s'inspirer.

Préambule

Ce billet se veut un résumé des principaux éléments qui m'ont marqué ici. Contrairement à mes articles habituels, je n'insiste pas tant sur les problèmes, mais bien sur les bons coups (il faut croire que le Soleil de la Californie me rend plus gentil). Cela ne signifie pas pour autant que le réseau cyclable de cette région soit parfait : certains éléments restent problématiques, à commencer par la quantité absolument effarante de verre cassé disséminé un peu partout dans les pistes cyclables et manifestement ignoré des autorités municipales. Il subsiste cependant que l'on peut constater que le réseau cyclable a ici été conçu non seulement dans un but récréatif, mais aussi utilitaire. La majorité des grandes avenues ont leur piste cyclable et le réseau n'est pas discontinu comme ce que l'on peut voir à Québec.

Voici donc cinq éléments qui m'ont particulièrement plu ici. Notez que la plupart des photos ont été prises un dimanche matin afin d'avoir une vue dégagée sur les aménagements; en pratique, la semaine, vous pouvez bien sûr vous imaginer des routes bien plus remplies.

La visibilité des pistes

Alors qu'au Québec, on peine à marquer les pistes cyclables d'une misérable ligne blanche (en particulier au printemps), les bandes cyclables sont ici généralement d'une clarté absolument éblouissante :

IMG_20160611_121933.jpgEst-ce que quelqu'un peut prétendre ne pas avoir vu la piste cyclable (ou la voie réservée aux bus)? J'en doute... Tout cela a l'air d'un détail esthétique, mais c'est bien plus que ça : lorsqu'un automobiliste veut tourner (à gauche ou à droite), il lui est totalement impossible de manquer le fait qu'il traverse une large bande d'un vert éclatant, et, par le fait même, il ne peut oublier la présence de la piste cyclable. Pour les cyclistes, cette couleur marquante permet de bien voir où s'en va la piste, ce qui est particulièrement utile lorsque vous ne connaissez pas le secteur.

À noter également que contrairement à l'infâme revêtement bleu de la Pente Douce, ce revêtement est tout aussi adhérant (sinon plus) que l'asphalte. Aucun problème de sécurité de ce côté.

Pistes cyclables et virage à droite des automobiles

Tout cycliste québécois a déjà été confronté à la désagréable situation d'un automobiliste tournant à droite en coupant tout bonnement la bande cyclable, ou à la peu enviable position de devoir contourner par la gauche un automobiliste tournant à droite, mais immobilisé. Cela n'arrive quasiment jamais ici. Pourquoi? Parce que les aménagements ont été prévus en conséquence. Observez par exemple le croisement suivant :

IMG_20160611_160424.jpgLa piste cyclable (encore une fois marquée d'un vert très reconnaissable) continue tout droit. Les automobiles peuvent toujours tourner à droite, mais ils doivent d'abord traverser la piste cyclable avant le croisement (à l'endroit où le marquage devient pointillé), et ainsi se retrouver à droite des cyclistes. Si quelqu'un pouvait encore avoir un doute quant à la priorité de chacun, le panneau à droite de la route (et présent à chaque intersection de ce type) clarifie définitivement la situation : "yield to bikes". Pour un cycliste habitué aux routes de Québec, il est absolument magique de pouvoir partir en ligne droite à la lumière verte sans devoir se soucier de l'automobiliste derrière qui va peut-être "oublier" votre présence et tourner à droite en coupant votre route.

À certains endroits, la largeur de la route ne permet pas ce genre d'installation. Qu'à cela ne tienne, les vélos peuvent alors utiliser l'entièreté de la voie :

IMG_20160611_121833.jpgComme on peut le voir, le marquage vert emplit l'entièreté de la voie peu avant le croisement, signalant ainsi que les cyclistes peuvent s'y positionner. Ce concept de sas à vélo fonctionne très bien et, contrairement aux critiques virulentes que l'on peut entendre au Québec dès que quelqu'un ose seulement en parler, les automobilistes ne semblent pas s'en plaindre...

Parfois, sur une rue à deux voies, au lieu de voir une nouvelle voie se créer à droite, c'est la rue qui se rétrécit et la voie de droite devient un virage obligatoire. Pour les cyclistes, par définition à l'extrême droite de la chaussée, ce genre de configuration peut être problématique. Au Québec du moins, puisqu'ici on ne lésine pas avec ces situations :

IMG_20160611_161053.jpgLa signalisation est limpide : la voie cyclable continue tout droit, sans jamais avoir à laisser la priorité aux automobiles. Ce sont ces dernières qui, si elles veulent utiliser la voie de droite, doivent céder (yield) le passage aux cyclistes. Encore une fois, le marquage sur la chaussée empêche toute confusion et tout oubli de la part des automobilistes. Lorsqu'ils tournent à droite, il est très clair que ceux sont eux qui traversent une piste cyclable, et non les cyclistes qui traversent une voie automobile. Je me répète, mais c'est un vrai plaisir de rouler dans ces endroits qui, par une simple signalisation adaptée, rendent la situation des cyclistes beaucoup plus sécuritaire et prévisible. On ne parle pas de millions de dollars de réaménagement routier ici : non, seulement un marquage adapté et une signalisation cohérente.

Feux synchronisés pour les cyclistes

IMG_20160611_102018.jpgOui, oui, mille fois oui! Enfin! Quel bonheur que de pouvoir rouler tranquillement sur une rue être face au dilemme de s'arrêter à toutes les intersections ou de rouler comme un fou à 50-60 km/h. On tient simplement une vitesse raisonnable (ici, 15 mph, soit 25 km/h), et la voie se libère devant nous comme par magie. Et vous savez quoi? C'est drôle, ici les cyclistes respectent les feux rouges... peut-être parce qu'ils n'ont pas l'impression de faire rire d'eux?

Les concepteurs de ces axes ont même pris en compte le relief : dans les zones plus pentues (nous sommes à San Francisco après tout), cette vitesse cible augmente ou diminue en fonction des montées et descentes. Vraiment, c'est tout bonnement génial.

Zone tampon entre les bandes cyclables et les voies automobiles

Pendant qu'au Québec, les cyclistes en sont souvent réduits à rouler sur des bandes cyclables se réduisant comme peau de chagrin, ici, on ne lésine pas avec leur largeur. Non seulement celle-ci ne varie pas, ce qui peut sembler évident, mais est un vrai exploit en comparaison de ce qui se fait à Québec, mais une zone tampon est souvent ajoutée à gauche de la piste :

IMG_20160611_160352.jpgIMG_20160707_192910.jpg

On a ici un bon 30 cm de marge supplémentaire : plus d'automobiliste qui passe à 5 cm du guidon, ou de manque d'espace de manoeuvre en cas (par exemple) d'ouverture inopinée de portière. Pourquoi ont-ils pu se permettre cette marge, me direz-vous? Tout simplement parce qu'ici, au lieu de tergiverser sans fin sur comment en donner aux vélos sans rien retirer aux automobiles, ils ont décidé de tout bonnement retirer une voie automobile pour mettre en place ces pistes cyclables. Quand on veut, on peut est un proverbe qui s'applique particulièrement bien ici...

Bicycles May Use Full Lane

Souvent, dans les rues plus étroites, on peut tomber sur des panneaux de ce genre :

IMG_20160611_161605.jpgQu'est-ce que ce panneau peut bien vouloir dire? Eh bien, il retire tout simplement l'obligation qu'ont les cyclistes de rouler à droite de la voie. Dans les zones marquées par ces panneaux, les cyclistes peuvent utiliser l'entièreté de la route, et, par exemple, rouler en plein centre s'ils jugent que c'est plus sécuritaire. Vous savez, toutes ces voies "partagées" à Québec, qui ne diffèrent des rues "normales" que de par l'adjonction d'un panneau sans aucune valeur légale? Ici, ces voies sont réellement dotées d'un statut spécial : terminée, l'obligation de frôler les portières ou de coller à droite au risque de ne pas pouvoir éviter une automobile grillant son arrêt d'une rue transversale sans visibilité. Terminés, les dépassements à 2 cm du guidon par un automobiliste qui ne peut tolérer que, dans une rue limitée à 30 km/h, le cycliste ne roule "qu'à" 27 km/h. Ici, on peut simplement se placer dans le milieu de la voie. Mise en place en 2009, les principes guidant cette mesure sont très clairs (source) :

  • Indiquer les routes dont la largeur des voies est trop faible pour permettre le passage côte-à-côte sécuritaire d'une bicyclette et d'une automobile (designate roads with lanes that are too narrow to be safely shared side-by-side by a bicycle and another vehicle to indicate that bicyclists may occupy the full lane to discourage unsafe within-lane passing,)
  • Encourager les cyclistes à utiliser l'entièreté de la voie afin de décourager les dépassements dangereux des automobilistes (encourage bicyclists to use the full lane to discourage unsafe within-lane passing,)
  • Encourager les automobilistes à changer de voie pour dépasser les cyclistes (encourage motorists to change lanes to pass bicyclists)
  • Avertir les automobilistes que des cyclistes peuvent utiliser l'entièreté de la voie (warn motorists that bicyclists may be using the full lane.)

Cette mesure s'applique à toute la Californie et, encore une fois, ça m'apparaît à la fois génial et déconcertant de simplicité. Toutes les études depuis l'entrée en vigueur de cette mesure démontrent que cela augmente la marge latérale de dépassement des automobilistes et réduit quasiment à néant les dépassements dangereux (à moins de 3 pieds du cycliste).

Oh! bien sûr ce genre de mesure ne serait pas acceptable au Québec : vous vous rendez compte, devoir réellement partager la route avec les cyclistes! Ce serait une injure, une catastrophe! Comment les automobilistes pourraient-ils alors prétendre que les cyclistes n'ont pas leur place sur la route? Non, décidément, je ne vois pas comment ce genre de mesure pourrait être appliquée à grande échelle au Québec, dans l'état actuel des choses -- même si quelques projets du genre tentent timidement de faire surface à Montréal. Dans tous les cas, encore une fois, ça rend la vie des cyclistes californiens nettement plus agréable et sécuritaire.

Conclusion

La Californie est décidément un bien bel endroit pour les cyclistes. Tout n'y est pas parfait, mais au contraire de Québec, on ne dirait pas que toutes les installations routières ont été pensées uniquement en fonction des automobiles -- ni uniquement en fonction des vélos d'ailleurs, il y a un bel équilibre. Beaucoup de ces aménagements sont au final très peu coûteux et triviaux à réaliser, du moment que l'on accepte que parfois, oui, ce devrait être aux automobilistes de faire un compromis. Je ne sais pas si la ville de Québec en arrivera un jour à ce stade de développement du cyclisme urbain, mais qui sait? On peut toujours rêver...

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://unzoileavelo.ca/index.php?trackback/43

Fil des commentaires de ce billet