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Le pont Lavigueur et son feu rouge inutilisé

Cet été, j'inaugure de nouveaux types de billets. Parmi ceux-ci, la série des petits riens : on reproche souvent aux cyclistes de réclamer des sommes astronomiques pour leurs infrastructures (ce qui est faux), ou de ne vouloir que le malheur des pauvres automobilistes en leur retirant petit à petit toute liberté de mouvement pour aménager leurs fichues pistes cyclables (ce qui est faux également). Au delà de ces arguments qui ne tiennent pas vraiment la route (ni la piste cyclable, d'ailleurs), une question pertinente subsiste : quelles sont les modifications que l'on pourrait faire pour améliorer la vie des cyclistes tout en ne coûtant qu'une somme minimale et en n'affectant pas ou très peu les automobilistes? Ce billet inaugure donc la série des petits riens, avec le cas du pont Lavigueur, sur la rivière Saint-Charles, et de son système de feux de circulation parfaitement ridicule.

Petite introduction historique

Construit dès 1867 et refait en 1916 à en croire Wikipédia le pont Lavigueur est un des plus vieux ponts enjambant la rivière Saint-Charles. Pour cette raison, sa largeur est insuffisante pour laisser passer simultanément les deux sens de circulation. Le fait qu'il ne soit pas situé sur un parcours très emprunté par les automobilistes a probablement joué en sa défaveur, et il n'a jamais été élargi, contrairement à d'autres ponts comme le pont Drouin, plus en aval. Un système de feux de circulation a cependant été mis en place pour assurer qu'un seul sens puisse passer à la fois.

Ce pont a également une autre particularité : il est le seul pont de la St-Charles à ne pas enjamber la piste cyclable. Tous les autres ponts sont suffisamment hauts pour permettre à la piste de passer en dessous, mais pas le pont Lavigueur. Les cyclistes (et marcheurs) doivent donc traverser la rue de la Pointe-aux-Lièvres pour poursuivre leur parcours. Voici comment se présente ce pont, vu du côté limoulois :

IMG_20160505_175759.jpgIl y a donc un feu de circulation de chaque côté de la rivière, les deux pistes (une sur chaque rive) croisant la rue près de ces mêmes feux. Un panneau forçant les cyclistes à passer sur le feu piétonnier est également présent.

En temps normal, je m'offusquerais qu'on ait encore décidé que le trafic cyclable était trop négligeable pour être accomodé, quand bien même que la rue croisée n'est pas une artère d'importance. Mais, thème du billet oblige, je vais plutôt démontrer que même en ne retirant rien aux automobilistes, il y aurait eu moyen de faire mieux en ne coûtant pas un sou de plus aux pauvres contribuables désargentés.

Quelques technicalités urbanistiques

Observons d'abord comment fonctionne ce feu de circulation un peu particulier. J'ai pour cela jeté dans la mélée la quintessence de mes talents de graphiste afin de produire des illustrations explicatives. Le ballet tricolore s'effectue donc en 5 étapes.

Premièrement, les feux des deux rives sont verts dans un sens et rouges dans l'autre :

pte_aux_lievres_etape1.jpgCela permet par exemple aux automobilistes arrivant de la gauche de l'image de traverser le pont. On pourrait s'attendre à ce que les feux s'inversent simplement, mais cette façon de faire poserait problème, puisqu'un véhicule pourrait avoir passé le premier feu (vert) et être encore sur le pont alors que le feu de circulation virerait au vert de l'autre côté. Pour cette raison, c'est d'abord le feu de circulation du côté d'où vient la circulation qui vire au rouge :
pte_aux_lievres_etape2b.jpgAinsi, les véhicules ne peuvent plus s'engager sur le pont, mais ceux qui y sont déjà ont un certain délai pour finir de le traverser. Dans ce cas-ci, ce délai est de 15 secondes. Notez-le bien, nous allons y revenir. Par la suite, le dernier feu vert tombe rouge :

pte_aux_lievres_etape3.jpgFinalement, après un flottement de quelques secondes, les feux deviennent verts dans l'autre direction :

pte_aux_lievres_etape4.jpgEt le cycle recommence. Les feux piétonniers (et cyclistes) sont des exceptions à ce cycle, où tous les feux sont rouges.

Super... mais où va-t-on avec tout ça?

À ce stade, vous vous demandez probablement où je veux en venir. Mais peut-être avez-vous remarqué quelque chose de spécial dans ces configurations? Bon prince, je vous le dévoile : à chaque cycle, une des rives a un feu de circulation rouge dans les deux directions. Cela se produit une fois dans le sens ouest-est, sur la rive gauche :

pte_aux_lievres_etape2b.jpgEt une fois dans le sens est-ouest, sur la rive droite :

pte_aux_lievres_etape5b.jpgDans les deux cas, ces feux restent rouges dans les deux directions pendant 15 secondes. Pourquoi donc le feu piétonnier n'est-il pas automatiquement déclenché à ce moment là? Quinze secondes sont plus que suffisantes pour un piéton voulant traverser cette rue étroite, a fortiori pour les cyclistes.

Voilà. Sans rien enlever aux automobilistes, il serait possible d'offrir aux cyclistes un feu prioritaire régulier, plutôt que de les faire systématiquement attendre un cycle complet -- oui, parce que pour une raison qui m'échappe, actuellement le feu piétonnier ne peut se déclencher qu'après une verte dans le sens ouest-est, jamais le contraire... l'alignement des astres, je suppose. Sans rien retirer aux automobiles, sans compromettre la sécurité de quiconque et sans coûter un sou de plus en aménagement, hormis la reprogrammation des feux de circulation. Oh, bien sûr, on pourrait aussi être "fou" et penser à augmenter le délai de 15 à 20 ou 25 secondes disons, mais bon, j'imagine que j'ambitionne : tenir compte des cyclistes aux dépens des automobilistes, vous vous rendez compte! Ce serait ni plus ni moins que blasphématoire!

Hein? Tout cela me semble bien convolué...

Afin de faciliter l'explication de cette situation, j'ai capturé une petite vidéo illustrant le problème :

L'appel du feu piétonnier est fait à 0:07 (on peut voir l'indicateur s'allumer de l'autre côté de la rue) -- merci d'ailleurs aux concepteurs qui ont placé le bouton d'appel de l'autre côté du poteau... À 0:24, le feu en direction nord devient jaune, puis rouge. Est-ce alors au cycliste? Bien sûr que non, les feux doivent d'abord faire un cycle complet, quand bien même qu'aucun automobiliste n'est présent. Rapidement, cependant, le feu en direction sud tombe jaune, puis rouge (à 0:44). À ce stade, les deux côtés ont un feu rouge. Il n'y a aucune possibilité pour un automobiliste de passer dans un sens ou dans l'autre. Pourtant, toujours pas de signal piétonnier. Ce n'est que 20 secondes plus tard (1:03) que, finalement, le feu piétonnier se déclenche.

À propos du virage à droite

IMG_20160505_175740_m.jpgObservons la photo ci-dessus. Le feu est vert dans la direction est, c'est donc forcément qu'il est rouge dans l'autre direction. La piste cyclable arrive sur la gauche, entre le poteau électrique et la barrière verte. Si un cycliste arrivait de cet endroit, et qu'il voudrait tourner à droite (pour aller vers le photographe donc, selon la perspective de la photo), qu'est-ce qui l'en empêcherait? Il peut y avoir des piétons, certes, mais c'est un cas très clair où le virage à droite au feu rouge est totalement sécuritaire.

Malheureusement, ce cycliste ne peut pas. Pourquoi? Parce que ce n'est pas un feu rouge qu'il a devant lui, mais bien un feu piétonnier accompagné du fatidique panneau P-285 :

panneau_feupieton_cycliste.png

À cause de ce panneau, les cyclistes sont obligés d'attendre le feu piétonnier pour faire quoi que ce soit, y compris tourner à droite sur une voie d'où, par définition, il est impossible qu'une automobile provienne. Génial. Oh bien sûr, mes conspuateurs (tiens, je crois que je viens de l'inventer, ce mot là...) me répondront que les cyclistes le font quand même, et ce en toute illégalité. C'est vrai, mais ne pensez-vous pas que, comme je l'ai souvent souligné, une partie du problème de la "délinquance cycliste" provienne justement de ces règles absurdes, inutiles et illogiques?

Conclusion

Comme c'est le cas pour beaucoup de mes billets, je suis quelque peu interloqué lorsque vient le temps de conclure. Bien des fois, j'ai l'impression de n'énoncer que truismes et lapalissades, des choses si évidentes qu'il est impossible que personne n'y ait songé. Je ne suis pas un rocket scientist, pour reprendre l'expression (je préfère personnellement le vélo aux fusées) : mes articles ne me semblent pas révolutionnaires en termes d'idées nouvelles. Par exemple, dans ce cas-ci, quelqu'un a forcément dû réfléchir à la configuration et la programmation de ces feux de circulation. Ce quelqu'un a tout aussi forcément constaté la même chose que moi : à chaque cycle, il serait possible de faire passer un côté de la piste cyclable en toute sécurité.

Alors, pour l'amour de tous les saints ou autres barbus cosmiques qui vous tiennent à coeur, pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Qu'est-ce qui l'a rendu à ce point redoutablement veule et apathique? Un manque de café matinal, ou simplement qu'il n'en avait rien à cirer?

En tant que cycliste, c'est précisément cette nonchalante indifférence qui me décourage. À chaque billet que j'écris, lorsque vient le moment de conclure, je ne me pose que trop souvent cette question décourageante : pourquoi diable ai-je eu à énoncer des évidences?

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